Il bouge comme un vrai garçon!
L’occupation de l’espace public demeure très genré: les enfants apprennent très tôt à bouger différemment selon leur sexe.
Bonjour Catherine,
Je repense à cette balade au mont Saint-Bruno. Nos premiers pas sur le sentier menant au lac ont été ralentis par un petit garçon transportant une grosse branche. Elle faisait littéralement trois fois sa taille et entravait notre chemin. En la contournant, tu as lancé à l’apprenti bucheron : « Hé ! Attention avec ça : tu pourrais crever l’œil de quelqu’un. » Les parents ne se sont pas retournés. J’ai noté la déformation professionnelle : seule une enseignante au primaire peut intervenir avec autant d’aisance auprès des enfants d’autrui. Tu m’as fait part de ton exaspération de plus en plus manifeste envers ceux qui occupent l’espace public sans respect pour les autres.
Cette petite aventure automnale, plutôt banale à première vue, m’apparait pertinente à revisiter sous un angle féministe... On tient là un premier billet de blogue, tu ne crois pas?
Salut Annelyne,
C’était super chouette de marcher et de profiter du soleil avec toi! Tu as bien raison, l’histoire de cette branche qui prend toute la place mérite qu’on s’y attarde.
J’ai interpelé le petit garçon sans trop réfléchir, par instinct. Je travaille tellement fort pour que mes élèves n’occupent pas tout le trottoir quand on va au parc... Le monde entier ne t’appartient pas! Laisse de la place aux autres! que je m’évertue à leur répéter.
Je crois qu’il faut intervenir le plus tôt possible dans leur éducation et leur socialisation afin que les enfants apprennent à se préoccuper des autres, à travers notamment l’occupation de l’espace, qui demeure très genrée.
As-tu remarqué combien beaucoup d’hommes ne se gênent pas pour s’assoir les jambes bien écartées et ainsi prendre deux sièges dans le métro, pendant que je me soucie de ne pas trop empiéter dans la bulle de ma voisine?
Métro de Montréal, 6 septembre 2022.
A : Le fameux « manspreading »! Mon œil de féministe est entrainé à détecter ces comportements. Dans ce cas-ci, j’ai juste vu un enfant qui mesure sa force en explorant la nature. À ton avis, une fille serait moins portée à occuper l’espace de cette manière? Cette attitude est peut-être davantage tolérée de la part des garçons…
C : Oui, c’est mieux accepté et même encouragé.
Il semblerait que les adultes accordent plus d’attention et de rétroaction positive aux enfants qui consacrent leur temps à des activités conformes aux attentes de genre. Aussi simple que ça!
D’ailleurs, la sociologue féministe française Colette Guillaumin* met en relief plusieurs exemples où les garçons et les filles entretiennent des rapports différents à leur corps et occupent distinctement l’espace public.
C’est grâce à cette autrice, pour qui le corps est, dès la naissance, construit socialement comme étant sexué, que j’ai constaté combien les enfants évoluent, s’exposent, bougent, interagissent différemment en fonction de leur sexe.
On apprend vite qu’il y a des manières de marcher, de s’assoir, de placer ses jambes selon qu’on est un garçon ou une fille, tout comme il y a une façon propre à chaque sexe d’attraper un objet au vol.
Tu as déjà remarqué que « lancer comme une fille » devient une insulte pour un garçon!? Le contraire, si on qualifie une fille de tomboy, n’est pas aussi péjoratif.
A : C’est vrai! Quand j’avais 3 ou 4 ans, je disais que je m’appelais Ernest parce que je voulais être un garçon. Je devais trouver les gars forts, libres, agiles, courageux. Leur vie me semblait plus trépidante que celle des filles.
C’est ma théorie…
C : Ernest? T’es tellement originale! J’ai aussi traversé une période où je disais m’appeler Martin, plutôt mainstream comme prénom. Faut croire qu’on n’avait pas les mêmes référents culturels! Je portais toujours ma casquette sur mes cheveux courts et j’adorais jouer dehors avec mes voisins.
La courte période de ma vie où j’adoptai les bretelles!
Revenons à nos moutons. C’est fou de constater que, déjà très jeunes, nous avions une conception plus positive du sexe masculin!
Comme tu le vois, j’appuie ta théorie. On comprend très tôt dans la vie l’influence des rôles sociaux de genre: bouger, explorer, vivre des sensations fortes sont des expériences qui semblent plus accessibles aux garçons. Ceux-ci ont aussi plus souvent l’occasion de jouer au ballon à la fois avec leurs mains et leurs pieds, alors que les filles n’utilisent presque jamais leurs pieds comme moyen de propulsion. Selon Guillaumin, cela pourrait expliquer pourquoi les filles ne donnent que rarement des coups de pied et des coups de poing. Elles se retrouvent ainsi sans moyen de défense lors de bagarres, auxquelles elles ne doivent de toute façon pas participer... Impossible de reprendre tous les exemples de Guillaumin, ce serait trop long, mais tu imagines...!? TOUS les gestes du quotidien peuvent montrer combien les garçons et les filles finissent par investir l’espace de manière totalement distincte et, surtout, que ce n’est pas dans leur nature, mais bien construit socialement.
Cette construction du corps sexué ouvre aussi la voie à différentes orientations professionnelles.
Alors oui, j’ai dit au petit garçon de faire attention avec sa branche qui monopolise le sentier!
À tout bientôt xx
* Guillaumin, C. (2016). Sexe, race et pratique du pouvoir: l'idée de nature (2 éd.). Donnemarie-Dontilly : Éditions iXe.