Pénis-rock

Mick Jagger

Poursuivons notre voyage dans le passé auprès des groupies qui gravitaient autour des rock stars. Voici l’histoire pour le moins surprenante d’une artiste ayant renversé les codes de l’objectification des corps !

Par Annelyne Roussel

Mettez-vous dans la peau d’un extra-terrestre qui atterrit au milieu d’un stade. Autour de vous, des milliers d’humains en transe poussent des cris d’encouragement en direction d’une scène scintillante. Soudain, jaillit une troupe d’hommes en pantalons serrés, bombant leur torse (presque nu), cheveux gonflés par le vent (ou les produits coiffants). La foule glapit de plus belle, tandis que le groupe entonne un hymne tonitruant, brandissant les instruments à cordes comme des symboles phalliques. Imaginez qu’on vénère ces vedettes au point de statufier leurs organes procréateurs… Bienvenue sur la planète Pénis-rock!

À Chicago, vers la fin des années 60, une étudiante en arts visuels du nom de Cynthia Albritton rêvait de rock stars. Elle avait appris, lors d’un cours de sculpture, à couler des objets dans le plâtre. Une idée audacieuse a alors émergé de son esprit en éveil : réaliser des moulages de pénis en érection. Elle venait de trouver un excellent prétexte pour approcher ses idoles. La groupie ne se doutait pas qu’avec ses statuettes, elle deviendrait un ovni dans l’univers de la musique. Durant sa longue carrière, elle allait plâtrer des membres (!) de groupes comme The Monkeys, The Animals et Dead Kennedys. Son modèle le plus légendaire fut sans doute le tout premier : Jimi Hendrix. Le « guitar hero » se serait d’ailleurs prêté au jeu avec philosophie.

Le cock rock, ça vous dit quelque chose? Traduisons l’expression par « pénis-rock ». Elle serait apparue en 1970, dans un journal féministe underground de New York, pour décrire une industrie musicale dominée par les hommes[1]. Les sociologues britanniques de la musique Simon Frith et Angela Mc Robbie ont ensuite repris cette locution. Selon eux,

[Le cock rock] désigne un sous-genre du rock marqué par une focalisation sur la sexualité masculine agressive et qui se développe à partir de la fin des années 60 : un rock agressif, des paroles explicites et crues et, de façon générale, un imaginaire phallique dans les chansons, dans l’imagerie et dans le jeu de scène.[2]

Sur Internet, j’ai glané des informations sur le cock rock. Ce dernier constitue une nébuleuse pouvant inclure des groupes aux styles aussi variés que Led Zeppelin, les Rolling Stones, les Doors et Mötley Crüe. Je conclus, à la lumière de mes recherches, que le pénis-rock repose essentiellement sur trois piliers : l’esbroufe, les hormones et le poil.

On la surnommait désormais Cynthia Plaster Caster (couleuse de plâtre). En immortalisant la virilité de certaines rock stars, elle a capturé l’énergie sexuelle propre à la musique de son époque. L’association rock-pénis semble avoir flatté l’égo stratosphérique du milieu du rock’n’roll. Frank Zappa est devenu le plus fervent admirateur de l’artiste. À défaut de poser pour elle, le compositeur visionnaire l’a aidée à s’établir à Los Angeles, la Mecque des groupies. En 1977, le très phallocentrique groupe Kiss a rendu hommage à Plaster Caster avec une chanson du même nom.

N’en déplaise aux rockers, les statuettes de Cynthia Plaster Caster sont bien plus qu’une vénération de leur puissance. Elles témoignent aussi des fantasmes de la sculptrice et de ses consœurs fanatiques de musique. Dans le documentaire de 2010 Let’s Spend the Night Together, Pamela Des Barres, proclamée reine des groupies, nous amène dans l’appartement de Cynthia. Entourée de ses trophées phalliques, celle-ci explique que son art lui permettait de ramener les rock stars « à son niveau ». Les deux sexagénaires commentent la forme et la circonférence des figurines avec une délectation assumée. En statufiant leur intimité, la groupie-artiste a eu l’outrecuidance de transformer d’illustres hommes-sujets en hommes-objets.

 Au printemps dernier, à l’âge de 74 ans, Cynthia Plaster Caster s’est envolée vers d’autres cieux. La sculptrice, faut-il le mentionner, ne souhaitait pas véhiculer de message féministe à travers son travail. Elle se décrivait plutôt comme « une femme à l’humour narquois, passionnée par le rock‘n’roll et les hommes. »[3] L’artiste a toujours été dans l’air du temps. Au tournant du 21e siècle, elle s’est écartée de la planète Pénis-rock pour mouler dans le plâtre les seins de plusieurs musiciennes dont Peaches et Karen O, la chanteuse du groupe Yeah Yeah Yeahs. On peut voir dans ces plus récentes œuvres un hommage à leur puissance. Serait-ce un signe que le vent tourne en faveur des rockeuses?

La vie artistique de Plaster Caster montre à quel point la sexualité offre aux femmes un ticket menant tout droit à la galaxie du rock. Comme les admiratrices sont aussi innombrables que remplaçables, leur voyage cosmique se termine rapidement. La groupie de Chicago a su inscrire le sien dans la durée. Elle s’est démarquée en déterminant les règles de l’opération sexuelle à laquelle elle soumettait ses idoles. En prenant pour muses ces « Dieux du rock », la Michel-Ange de la trinité sexe-drogue-rock‘n’roll perpétue cependant la glorification des hommes puissants.

J’attends avec impatience le jour où riches businessmen, acteurs célèbres, joueurs de hockey et autres vedettes perdront de leur pouvoir d’attraction. Ériger des statues, c’est bien; les voir dégringoler de leur socle, c’est mieux, non?

[1] https://en.wikipedia.org/wiki/Cock_rock#cite_note-5

[2] Simon Reynolds et Joy Press, Sex Revolts rock’n’roll, genre et rebellion

[3] https://www.salon.com/2000/07/12/cynthiapc/

 




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